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nature-mortier

prendre son souffle chacun côte à côte dans le joint même du mur où ne pouvoir qu’avancer sans rouler, suivre, dedans, tout debout, ballant, piétinant en canard sans sortir un genou de l’aplomb, la tête concen­triquement alignée n’avalant que la colle qui tire déjà profond dans le mur, prend, pour souffle, le joint même, bouche à chantier sec, sale, propre, partout Continue reading nature-mortier

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le sur le point de se retourner, contre et dedans dehors, parlerait la langue de la voix de femme et d’homme, d’enfant, de vieille et de vieux ensemble au pied de la table du roc, du cours d’eau, tous le pied au lit du cours d’eau le plus proche, dans l’enherbé, le tenu par des saules ou des peupliers, l’abrupt à creux des racines, le gravier, les troncs, les branches tombées, le limon, les galets, le stérile, le presque, peu importe

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Qui-vive ?

Qu’à présent ça finisse ou doive en finir pour bientôt, a dit Tavliev, même que ça soit en cours, depuis longtemps, ou depuis toujours, mais toujours plus vite, et que ça ne cessera pas d’accélérer croissant, maintenant ça ne fait rire personne, c’est l’idée fixe, c’est l’attraction ou le repoussoir de toutes les autres, la vieille laide idée, mais plus rire, il faut croire, et il a souri en froissant la feuille sèche qu’il avait choisie à ses pieds. Ça ne vient à l’idée de personne, a dit Tav, dit aussi le Borgne ou Maxillaire, pour la pommette arrachée entre les deux, Mou, pour la plèvre soufflée par la même grenade, Pentadactylos pour ce qu’il comptait de doigts ou Pédicure pour ses jambes restées entières. Il a chassé la poussière de sa paume qu’il a passée sur l’autre joue.

J’ai ouvert sur mes genoux mon cahier du jour. Il avait peut-être encore d’autres identités en creux, même d’autres états civils, j’aurai manqué de renseignements sur ce point, mais je n’aurais pas donné cher pour le savoir, une fois qu’il est assuré qu’il est bien question du même, il ne s’agit que de rendre compte de ses faits et gestes, aussi exhaustivement, à ce qu’il semble, que des miens, dès lors que la rencontre n’est plus due au hasard ou se prolonge significativement, conformé­ment à l’obligation légale qui m’avait été signifiée comme à tout sujet classé défense et quelle qu’en soit la raison, même indéterminée, de consigner intégrale­ment ses propres intentions, déclarations, comportements, voire agissements, ainsi que de toute personne s’en approchant de près ou de loin, autant qu’humainement possible, ça va de soi, en se laissant le temps, si ce n’est de vivre, du moins de vaquer à ses fonctions dites vitales, dont l’enregistrement n’est pas exigé, sauf affections chroniques, ainsi qu’à ses fonctions dites économiques, à ne retenir que dans leurs grandes lignes, le compte du détail étant tenu par les équipements qui conviennent, de même qu’aux fonctions dites répétitives, les petites habitudes, bonnes ou mauvaises, ne méritant qu’un aveu d’ensemble.

J’ai supposé que le voir sourire de la sorte n’était pas donné à tout le monde, je le lui ai rendu avec la même douceur, c’est-à-dire que j’ai voulu y mettre la même douceur, mais je n’ai pas répondu, je m’étais laissé descendre dans mon fauteuil en bas du parc pour être seul, je ne m’attendais pas à rencontrer quelqu’un si loin des bâtiments. Il ne s’est pas donné la peine d’entrer en matière et n’a pas salué. Je l’ai d’abord pris pour un des maniaques qui ne manquaient pas dans le parc, à l’occasion.

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Il aurait dû paraître chez Inculte en 2019, et puis non.

La Journée de π

De passage à Forcalquier l’hiver dernier, nous avons eu le privilège, avec quelques camarades, d’assister à la dernière leçon de Francisque Larche, l’illustre physicien, celui que nous regardons comme notre maître en toutes choses, notre oncle à tous, et que, depuis les premières que nous avons reçues de lui, nous n’appelons plus autrement que l’oncle Arche, ou plus simplement l’Oncle, prince de Lun, entre autres comman­deur des Palmes académiques, maître des Anagrammes, ami de l’Ordre et chevalier de la Légion d’honneur. Nous savons qu’il nous pardonnerait volontiers la petite imper­tinence de ce surnom, qui ne dit que notre plus profond respect et la familiarité d’une longue fréquentation. Il est d’ailleurs la modestie même et ne paraît jamais en public affublé de ses décorations. Certains d’entre nous ne pourraient en dire autant.

Nous l’avons en effet aperçu dans le Grand Hall, sur le point de passer dans la salle des Autorités, entouré d’assesseurs et de bouteilles d’eau. Il portait une chemise blanche très entrouverte, sa seule coquetterie, l’éternel complet de laine et les souliers ferrés. Toujours aussi athlétique et bronzé, toujours aussi souriant, il nous a paru légèrement tendu, moins à l’aise que d’habitude, et son sourire n’avait pas ce pli d’espièglerie que nous lui connaissions. Il ne participait pas à l’agitation autour de lui et répondait à peine à la conversation du producteur de l’événement, qui se multipliait en finesses et en consignes au personnel. Mais les lourds battants de la porte se sont refermés sur eux, et cette rapide apparition nous a laissés perplexes. L’entrée était libre, mais nous avions reçu tous les quatre une invitation personnelle et manuscrite. Nous nous attendions donc à une séance très spéciale, et la tension d’esprit qui se lisait sur son visage ne faisait que le confirmer. Il méditait à l’évidence une intervention mémo­rable, nous connaissions notre homme. La suite nous a donné raison. L’ultime leçon de Francisque Larche aura été extraordinaire en tous points, tant par la virtuosité de son approche, comme à son habitude, que par l’incroyable tour de force qui l’a terminée.

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Il aurait dû paraître chez Inculte en 2019, et puis non.

Échantillon gratuit

J’ai sous les yeux une petite araignée descendue de son fil, un groupe de tracteurs et leurs outils, une lentille dépolie, d’autres travaux, les sept mille sollicitations du jour, simples couleurs, logos, jingles, quatre-par-trois roulants, quatre-par-trois lumineux des murs, des abribus, des bas-côtés. Les foins sont faits, le calme revient, l’andaineur et la presse à balles se replient. Je suspends un peu plus loin le fil et l’araignée. Je suis de retour. Le soir tombe. Des hommes circulent, stationnent, boivent un verre, gagnent une année de shopping, ne s’attardent pas, s’attardent, terrasse ombragée. La bouche du métro souffle son air sec jusque-là. J’accède au communiqué de presse en flashant le code. Une femme enceinte, bienheureuse en bas de pyjama, en débardeur trop court, le sourire vide, descend sur la place en soutenant des mains son ventre sans nombril. Elle n’a besoin que de choses bonnes et confortables. Je tiens dans mes mains mon ventre. Je tiens une carte d’état-major, je la modifie, déplace un tas de gravier. J’en étale au sol et nous marchons dessus, il nous rappelle un chemin. Je me tourne vers mes terres, d’un geste du bras, l’autre autour d’une épaule. Nous investissons dans le bonheur nature, une station familiale, un cadre de vie unique, un charme patrimonial, un financement authentique, un programme de gestion ski aux pieds, en pleine copropriété, construit sans compromis, le choix d’Ashton T. Staedter, basketteur professionnel, mon fils, notre priorité numéro un.
Nous comprenons vos succès et vos attentes. Une philosophie d’investissement sans pareille. Une gestion de fortune indépendante. Une tradition bancaire suisse. Un alpage, la figure de Jean-Jacques Rousseau. Un ERP performant, vous êtes curieux de voir un ERP performant, nos clients sont passés à l’étape suivante. Une bergère. Le numéro 49 de Poker magazine, de Passion gourmette, de L’Officiel de la console. Une autre bergère en maillot de bain. Les paysans passent en sautillant sur leur fauteuil, déménagent quelques bœufs premium terroir. Une courbe de croissance, une courbe d’utilité, la colline du plaisir. Au-delà du premier regard, le terroir au coeur de la ville, le bœuf corps et âme. Un grand couturier en homme libre, en punk. Un bœuf s’enrhume. La bétaillère les prend par quatre.

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Paru chez lundimatin en 2015 : 1, 2, 3.

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Farcissures

Les poubelles de la ville sont toujours pleines. À toute heure du jour et de la nuit, été comme hiver, ne semble soumise à variation que leur puanteur, leur volume est constant. Leur composition, je donnerais cher pour savoir s’il en est de même au lendemain des fêtes ou dans la saison creuse. Elles dégorgent sans cesse une matière encore distincte de papier alimentaire, de restes de déjeuner, de couches sales, de journaux lus d’un œil, de tasses de carton, de bouteilles, d’emballages et de reflets1 que j’aime mieux ne pas supposer, à commencer par ceux des profonds conteneurs arrosés, chaque soir ouvrable, d’eau de Javel ou de mégots, pour les rendre impropres à la consommation de l’insolvable qui ne manquerait pas d’en tirer profit, comme il est d’usage aux portes de service des grands magasins. Il faut se réjouir que le fumeur ait ici la correction de ne déposer son offrande que dans les ciboires prévus, sans toujours l’écraser sur le petit tas de sable pare-feu, et qu’au sortir du bureau de tabac, il froisse et parfois plie le film et l’aluminium dans la poubelle au-dessous2. Le récipient municipal n’étant pas percé, comme les pots de fleurs, de petits trous destinés à la coupelle, la partie fluide, plus ou moins, de l’ensemble tend évidemment vers le fond et y demeure, mais combien de temps, atteint-il le stade avancé du compost, est-il assez bon pour l’épandage des champs au-delà des murs, le préposé me renseignerait sur la question. Aussi, sans savoir, nos rues propres me sont la cause d’un dégoût ponctué, tous les cent mètres, chaque carrefour, mais elles sont irréprochables par ailleurs. Un maire s’étant figuré un jour d’inciter ses électeurs à cracher leur chewing-gum non plus sur la chaussée ni sous la semelle de leurs pareils mais dans une sorte de cahier pendu aux murs, l’essentiel de la conurbation, et la banlieue elle-même, s’abstint désormais d’en consommer le moindre, ou s’en défit dans les poubelles publiques ou les caniveaux. Les cahiers sont restés blancs. Ils ont peut-être resservi. On les aura massicotés, à nouveau prédécoupés, et voilà quantité de carnets à souche pour les usages les plus divers, je pense avant tout à celui des sergents de ville et leurs compagnes, puisque le métier devient mixte. Malgré ma passion de l’ordre, ou à cause d’elle, elles ne sont pas souvent sans m’irriter, elles ne sont pas bien jolies, ou quand elles le sont, je m’imagine quel drame, quelle déchéance les ont conduites à de telles extrémités. Elles comme leurs mâles ou le préposé, va pourtant t’en passer, me dis-je souvent, avec force, tu n’en veux pas pour beau-fils, ni laquais, pour lire la nuit, il faut la lumière et les insectes. Souvent la règle et ses agents nous pèsent, pour leur arbitraire, leur excès, pourquoi ne pas lâcher son chien dans le parc, une si bonne bête sauterait-elle à la gorge de la vieille dame, de la nourrice et des petits enfants, irait-elle se soulager sur un banc ? C’est qu’il est écrit pour tous, l’honnête barbet comme le loulou bouillant et tenace à la proie, et doit s’observer en toutes circonstances, sans exception. Sans quoi, qui donc pourrait juger quand il peut s’exempter ? de quels commandements ? Décider que celui-ci est impératif en tout lieu mais non celui-là ? La signalisation tricolore, en l’absence patente d’un rival sur la chaussée, on croit pouvoir ne pas la marquer, la marquer même semble absurde, mais on ne peut laisser chacun maître de ce genre de dispositions, car elles en savent davantage que lui : que surgisse un poids lourd, un rémouleur sur son tricycle, et c’en est fait à jamais de la tranquillité, et tous ne peuvent arrêter avec certitude que le cas ne s’applique pas, voilà ce que je ne manque pas de leur répéter, on ne juge pas d’après l’improbabilité. Pour les détritus, il en va de même. Il n’appartient pas aux particuliers de distinguer ce qu’ils peuvent abandonner au caniveau et ce qui relève du ramassage, le caniveau d’ailleurs est encore trop pour ceux qui se le permettent, car à l’aube, d’autres préposés sont chargés d’y mener l’eau potable, pour chasser ces scories, depuis des points calculés par le cadastre, à l’aide d’une clef spéciale, d’un manchon coudé de tuyau et d’un balai de plastique, et eux non plus n’ont pas l’idée de se plaindre, et chantent en méditant, jusqu’à la bouche de l’égout qui les rassemble. La rognure d’ongle, le cheveu, la peau morte même, lesquels sont comme on sait l’origine majeure de la poussière dans nos intérieurs, ne concernent que la poubelle, que ce soit dans la retraite intime de chacun et son ordure ou au grand jour. Il faut rendre grâce au préfet du même nom, ainsi qu’à l’empereur à qui est attribuée l’invention de la pissotière3, quel homme d’État, de circonscription mérite-t-il sinon la mémoire de ses administrés ? La foule abonde, déborde et s’assemble, et ne manque pas de se donner maîtres et codes, dans l’espoir de ne pas s’ensevelir aussitôt, et si ses villes sont tranchées pour laisser passer des chars, elle se félicite du parterre de boyaux et de mines sur lesquels elle se bâtit, qui achemine en bon lieu tout l’excès de son corps et du reste, mais elle ne respecte pas plus avant l’œuvre des générations, il faut qu’une partie se consacre au rappel à l’ordre et qu’une police spéciale veille régulièrement à indiquer à l’oublieux la prochaine poubelle. Le droit donnant comme déchet toute chose meuble dont le détenteur se défait ou a l’intention de se défaire, quelle qu’en soit la raison, double emploi, tri de printemps, cause départ, inutilité, effet de mode, nouvelle génération de concurrents plus séduisants, plus chers, plus durables, ces fonctionnaires assermentés, qui donc ne connaissent pas l’erreur, ont la possibilité exceptionnelle d’agir selon la présomption. C’est ainsi que pousser une bicyclette à la roue voilée, plutôt que d’essayer de l’enfourcher, ou mener en laisse un animal handicapé est passible d’une forte amende, d’autant plus forte que ces résidus font l’objet d’un traitement particulier, à moins d’être en mesure de fournir la preuve ferme qu’ils sont précisément en chemin vers la fourrière ou l’équarrisseur. Ils reçoivent naturellement, avant leur insigne, une solide formation de psychologie des masses et des personnes ; ils doivent encore pouvoir reconnaître d’un regard l’état d’avancement des denrées alimentaires, crues ou cuites, intactes ou entamées, distinguer les ordures hospitalières et vétérinaires, industrielles, militaires, ménagères, vertes et agricoles, maritimes, électroniques et toxiques en quantités dispersées, radioactives, valorisables, ultimes, les munitions immergées, enterrées, les machines infernales désamorcées et non explosées, les gaz, les flux d’argent et de matière, savent les décrire et les classer selon la composition, le type et le nombre des fractions, la granulométrie, l’humidité, la volatilité, la viscosité, la densité, la présence de particules fines, inhalables ou non, le conditionnement qu’elles supposent, la putrescibilité, l’origine et l’espérance de viea. De fins spécialistes, dont l’emploi se borne habituellement à l’agence de la circulation des biens abandonnés ou destinés à l’abandon, par l’incitation, par leur simple omniprésence, par l’exemple, par la dissuasion, par l’examen statistique des sacs translucides des personnes privées, par le contrôle de leur tri et de leur volume4. Car le propre d’un tel système et de ses représentants, quelle qu’en soit la finesse, est bien évidemment de passer inaperçu, de se faire oublier, puisqu’il s’agit de rejeter discrètement à la périphérie ce qui se conçoit désormais comme superflu, voire nuisible, en tout état de cause, indésirable, on se figure mal une mère de famille, un industriel prospère au volant de son coupé s’inquiéter du sort de la tomate jugée passée ou du contrevenant à ces règles. La marge et ses voies souterraines demeurent sous le sceau du secret pour le bien de tous. En son for intérieur, chacun sait marquer nettement la limite entre la marchandise, le bien et l’ordure6, et celle-ci n’est prise pour celle-là que par le gestionnaire de déchetterie, qui en est légitime propriétaire par voie de concession. Le chiffonnier, le glaneur de décharges comme le syndrome de Diogène8 sont à cet égard de simples voleurs sanctionnés par la justice, qui soustraient à l’intéressé sa matière première. Loin de moi cette intention, m’importe avant tout la discrétion quand, la nuit tombée, je me mets en souillon et retrousse mes manches pour sortir les sacs de mon conteneur et les rentasser mieux, et je les crève pour en chasser l’air, retourne ceux du fond, devenus cubiques sous la masse, les encastre au plus juste, presse à pleins bras le tout pour introduire la production du jour. Le couvercle doit pouvoir tenir à plat, sans quoi le tombereau le refuse.

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La suite et le texte complet, avec notes et marges, chez Allia.

Un autre aperçu ici.